| Origine "métèque" |
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Je suis un métèque. Mon arrière-arrière-grand-père côté paternel venait du sud de la France, de la région de Nîmes. Il était compagnon mécanicien, s’arrêta un jour à Genève et devint "cabinotier" (le nom qu’on donnait alors aux horlogers), comme l’était le père de Jean-Jacques Rousseau. En arrivant, il ne savait ni lire ni écrire, et il termina sa carrière comme ministre des Finances de la République et canton de Genève, au milieu du XIXe siècle. J’ai hérité de lui, au fil des générations, la collection complète de L’Encyclopédie, magnifique édition de l’époque, et toute l’œuvre de Voltaire. Mon père, quoique d’origine suisse, était un félibre, c’est-à-dire membre du Félibrige, école littéraire d’écrivains et de poètes provençaux. Il est né près de Genève, à Carouge, ancienne capitale du royaume de Sardaigne. Il ressemblait à un Berbère. Il était multiple, d’une incroyable puissance de travail. Écrivain, il fit aussi des recherches historiques, écrivit des essais philosophiques, des poèmes, et même des pièces de boulevard. Il était aussi peintre, docteur en sciences, publiciste et professeur. Je l’ai toujours connu travaillant seize heures par jour.
Ma mère avait fait un peu de théâtre à Paris, suivi les cours de Jacques Copeau. Parfois les étudiants tenaient des petits rôles dans des pièces montées par celui-ci. Et ma mère était extrêmement fière d’avoir une fois joué avec Louis Jouvet. Toute cette saga familiale pour dire que je n’ai pas de racines, pas de véritable identité. Beaucoup d’artistes, pour créer, puisent dans leurs origines, leur culture, leur appartenance à un peuple. Mes parents habitaient à Genève, mais savaient à peine où se trouvait la Suisse. À cet égard, j’étais donc un orphelin, un exilé de l’intérieur, posé sur une frontière entre la Suisse et la France. Au début, cela m’a causé quelques problèmes. J’étais un peu envieux de ceux qui appartenaient à une culture et à un peuple. Je me disais, par exemple en parlant un jour avec les frères Taviani : ils ont la terre de la Toscane à leurs souliers. Quelle chance ils ont ! Moi, mes souliers sont tout propres. J’ai d’abord dû chercher autour de moi des petits lieux, des recoins, propices à appuyer sur le bouton d’une caméra. Une fois ce territoire épuisé, j’ai dû partir à l’étranger. Et cela n’est pas toujours facile de trouver ce qu’on peut y faire. Il y a le problème de la langue, et je refusais catégoriquement la solution du doublage, pour ne pas m’échouer dans l’euro-pudding. Je me suis heureusement souvent trouvé ou retrouvé dans les lieux que j’avais choisis pour y faire des films.
Sources : "Alain Tanner - Ciné-mélanges" éditions du Seuil |